Entre urgence environnementale et transformation des organisations : s’intéresser davantage au syndrome qu’aux symptômes.
Les changements environnementaux provoqués par les activités humaines – et notamment le mode de vie occidental – sont encore trop peu connus du grand public ou sont réduits au climat. Le réchauffement climatique est un symptôme parmi d’autres. En 2009, une équipe internationale de chercheurs a identifié neuf limites planétaires -capacité de la Terre à […]
Les changements environnementaux provoqués par les activités humaines – et notamment le mode de vie occidental – sont encore trop peu connus du grand public ou sont réduits au climat.
Le réchauffement climatique est un symptôme parmi d’autres.
En 2009, une équipe internationale de chercheurs a identifié neuf limites planétaires -capacité de la Terre à absorber / effacer notre empreinte – à ne pas dépasser sous peine de provoquer des bouleversements en cascade des équilibres naturels dont nous dépendons.
Plus concrètement, de quoi s’agit-il ?
Les symptômes
Six des neuf limites planétaires sont aujourd’hui dépassées et provoquent des contraintes physiques observables et mesurables par la communauté scientifique :
- Le changement climatique désigne la modification durable du climat de la Terre au fil des années. Il est lié à l’importante concentration de gaz à effet de serre (GES) dans l’atmosphère. L’origine de ces GES est à la fois naturelle et anthropique. A titre d’exemple, la combustion d’énergies fossiles émet du C02, l’élevage des ruminants émet du méthane (CH₄), l’utilisation d’engrais azoté pour l’agriculture émet du protoxyde d’azote (N₂0), la déforestation libère du C02 et l’industrie chimique émet divers GES, etc. Ces importantes émissions de GES entraînent des conséquences directes sur le climat (réchauffement climatique, canicules, sécheresse …) et accélèrent d’autres phénomènes tels que la fonte des glaces, la montée du niveau des océans… La prolifération d’espèces exotiques envahissantes (moustiques, parasites, virus…) peut également s’expliquer par le réchauffement climatique qui crée des conditions propices à leur développement après introduction dans un nouvel environnement.
- L’érosion de la biodiversité signifie la disparition progressive d’espèces animales et végétales et s’explique principalement par la destruction de leurs habitats naturels par les activités humaines : agriculture intensive, bétonisation des sols, déforestation, surpêche, pollutions et introduction d’espèces exotiques envahissantes, par exemple. Entre 1970 et 2018, les populations sauvages de vertébrés -poissons, oiseaux, mammifères, amphibiens et reptiles- ont chuté de 69% en moyenne (source WWF France). En détruisant les milieux naturels, les humains détruisent les espaces de vie des autres espèces et déstabilisent les écosystèmes. Par exemple, la disparition des pollinisateurs (abeilles, papillons, bourdons …) s’explique en partie par l’utilisation massive de pesticides et menace notre agriculture en retour : 1/3 de l’alimentation mondiale dépend des pollinisateurs, sans eux, plus de tomates, fraises, courgettes etc. (source CNRS journal).
- La perturbation des cycles biogéochimiques de l’azote (N) et du phosphore (P) signifie que la circulation de ces composants nutritifs essentiels à la vie sur Terre est dérèglée par les activités humaines. L’azote est un gaz abondant dans l’atmosphère et devient assimilable par les plantes sous forme d’ammoniac (NH4) ou de nitrate (NO3) grâce à des processus microbiens naturels du sol. Le phosphore, quant à lui, est présent à la surface de la terre (eau, sol, roche…) et, comme l’azote, ils sont essentiels à la croissance des végétaux. Ces deux composants sont utilisés pour fabriquer de l’engrais industriel et augmenter ainsi la productivité agricole. Cependant, utilisés de manière excessive, l’engrais et les effluents azotés polluent les eaux de surfaces et souterraines en générant la prolifération l’algues vertes sur un temps court et accéléré : c’est le phénomène d’eutrophisation anthropique.
- Le changement d’utilisation des sols signifie que les humains modifient les milieux naturels (zones humides, forêts…) pour y développer des activités (agriculture, ville, route, mines etc.). Notons que sur l’intégralité des terres arables européennes, 63 % sont ainsi destinés à l’alimentation du bétail (fourrage) (source Greenpeace France). Il en découle plusieurs conséquences interconnectées comme l’érosion de la biodiversité, l’accélération du réchauffement climatique, l’appauvrissement des sols et la pollution des eaux… Autrement dit, il s’en suit une série d’effets délétères sur l’environnement.
- La pollution chimiques ou l’introduction de nouvelles entités dans l’environnement désigne le rejet massif de substances nocives par les humains dans la nature (par exemple : polluants éternels PFAS, pesticides, métaux lourds, produits pharmaceutiques etc.). Ces substances sont des perturbateurs endocriniens, cancérigènes, neurotoxiques et s’accumulent non seulement dans notre environnement mais aussi dans notre organisme ! En effet, la quantité de microplastiques retrouvés dans nos cerveaux aurait augmenté de 50 % entre 2016 et 2024. (Source National Geographic)
- Le cycle de l’eau douce désigne la quantité et la qualité de l’eau disponible pour les humains et la biodiversité végétale et animale. L’eau douce représente 2.8 % de la quantité d’eau totale sur la Terre : la majorité est sous forme de glace polaire (2.15%), d’eau souterraine (0.63%), d’eau de surface (0.02%) suivi d’eau atmosphérique (0.001%) (source SPGE – Société Publique de Gestion de l’eau). En termes de quantité, le prélèvement excessif d’eau nécessaire au fonctionnement des activités humaines – dans les nappes phréatiques pour l’agriculture (70%), l’industrie (20%) et la consommation domestique (10%) – mêlé à l’intensification des périodes de sécheresse liée au réchauffement climatique génèrent un stress hydrique de plus en plus fréquent avec des répercutions comme des conflits d’usage, des crises alimentaires etc. Par ailleurs, la pollution générée par notre agriculture et l’industrie diminue la qualité de l’eau disponible.
- L’acidification des océans est la dernière limite planétaire dépassée et elle est intimement liée aux émissions de CO2 générées par les activités humaines. La modification chimique de l’eau se traduit par une baisse de son pH et représente une menace directe pour la vie marine. A titre d’exemple, l’acidité affecte les algues – coccolithophoridés- qui produisent notre oxygène. L’acidité des océans affecte également les organismes calcifiants (crabes, huitres, oursins, etc.) dont les squelettes ou les coquilles se forment plus difficilement ou peuvent même se dissoudre, notamment lorsqu’ils sont sous forme de larves dans le zooplancton ou le phytoplancton. Par ailleurs, l’excès de CO2 et associé à une baisse de l’O2 et perturbe ainsi la respiration des organismes marins. « L’acidification, […] c’est une perte de biodiversité : moins de richesses, moins d’espèces, moins de diversité et donc un état de déséquilibre » (source National Geographic).
Deux autres limites planétaires ne sont pas encore dépassées, mais en suivent le chemin.
C’est le cas de l’appauvrissement de la couche d’ozone qui laisse passer davantage de rayons UV et qui menace les plantes, la vie marine et l’augmentation des cancers de la peau, et enfin l’intégrité de la biosphère, une limite planétaire globale qui résume l’état de santé du système Terre.
Finalement, on se rend compte que ces symptômes sont tous interconnectés et partagent la même origine : l’intensification des activités humaines.

Les effets du dépassement des six limites planétaires sont difficilement perceptibles dans la vie de tous les jours.
Cela peut s’expliquer par plusieurs facteurs :
- L’urbanisation croissante éloigne la population de la nature et de la biodiversité ;
- Les conséquences du dépassement des seuils critiques sont observables sur plusieurs années ;
- Les solutions technologiques ou artificielles pallient certaines complications (par exemple : la climatisation).
Cette difficulté à percevoir et ressentir les effets destructeurs de nos modes de fonctionnement expliquent en partie la difficulté à modifier nos comportements et nos pratiques.
Le syndrome : les modèles économiques basés sur une croissance infinie dans un monde fini
La réduction des émissions de GES permet effectivement de diminuer la pression environnementale des activités humaines sur le climat.
Cependant, cette action isolée ne peut pas résoudre un problème systémique, car n’agissant pas à la source du problème, elle génère des transferts de pollution. L’action climatique est donc urgente, mais elle ne représente qu’une partie de la transformation nécessaire de notre société.
Si on prend l’exemple des énergies renouvelables, elles nécessitent des métaux rares pour fonctionner. Il va donc falloir intensifier les flux extractifs et utiliser une grande quantité d’eau douce pour extraire les métaux des mines (lithium, cobalt, nickel…).
L’extraction de ces métaux :
- génère une importante pollution des sols et de l’eau ;
- provoque des conflits ;
- suscite l’indignation quant aux conditions de travail dans les mines.
Actuellement, aucune nouvelle énergie, renouvelable ou non, n’est venue « remplacer » une autre, même pas le charbon par le pétrole. Nous n’avons jamais autant consommé de charbon, de pétrole, de nucléaire, de solaire et d’éolien dans le monde.
Les activités humaines fonctionnent en « économie linéaire ». Il s’agit d’une économie qui vise à extraire, consommer des ressources, produire et jeter. Les effets indésirables et systémiques de ce mode de fonctionnement sont mis en exergue grâce aux limites planétaires présentées précédemment : pollution de l’air, du sol, de l’eau, raréfaction des ressources, érosion de la biodiversité etc.
La transition écologique, d’après la définition du shift project « désigne le besoin de transformer notre modèle économique et sociale afin d’améliorer la résilience de notre société dans un contexte de changement climatique, de la raréfaction des ressources minérales (dont les énergies fossiles) et vivantes, de la déstabilisation des écosystèmes et des conséquences sociales de ces bouleversements ».
Autrement dit, la surconsommation de manière linéaire ne permet pas au système Terre de se regénérer en ressources. Alors que la France serait en pleine transition écologique, le « jour du dépassement » avance d’année en année* et aurait reculé de 18 jours entre 2024 et 2025 * (source Actu-environnement). Le jour du dépassement est une date symbolique calculée chaque année par l’organisation « Global Footprint Network ». Cette date représente le moment où l’humanité a épuisé l’ensemble des ressources naturelles que la Terre peut régénérer en une année.
Travailler à la source du problème est donc nécessaire, et trois grandes étapes transformatives se dessinent :
1) Prendre conscience du syndrome. Le climat est une chose, mais il ne peut être traité seul. C’est la prise de conscience qu’il s’agit d’une crise systémique qui influencera en profondeur la réinvention des modèles d’affaires. Actuellement, l’environnement n’est pas pris en compte dans notre économie : par exemple, le PIB ne tient pas compte du coût implicite en émissions carbone généré par la production de biens et de services. Au niveau européen, on note que les évolutions règlementaires en matière de reporting intègrent les critères ESG (pour Environnementaux, Sociaux et Gouvernance). La directive CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive) impose aux grandes entreprises européennes de réaliser un reporting extra financier sur la base de ces critères dans le but que celui-ci soit, à terme, considéré avec autant d’importance que la data finance. Cependant, le manque de coordination au niveau mondial et l’actualité internationale freinent la mise en œuvre de ces directives (exemple : loi Omnibus)
2) Adapter notre modèle économique. L’économie circulaire est souvent présentée comme une réponse aux défis environnementaux et économiques. Pour l’ADEME, l’économie circulaire vise à optimiser l’utilisation des ressources et à réduire les déchets en favorisant des pratiques telles que le réemploi, la réparation, le recyclage.
Ce modèle économique durable repense nos modes de production et de consommation pour un développement compatible avec les enjeux du développement durable : environnementaux, économiques et sociaux. Ce nouveau modèle s’illustre concrètement par :
Une nouvelle offre des acteurs économiques :
- L’approvisionnement durable: extraire/exploiter des ressources en limitant l’impact sur l’environnement et préservant les conditions humaines d’exploitation.
- L’éco-conception: une méthode qui a pour objectif de réduire les impacts négatifs d’un produit ou d’un service sur l’environnement tout au long de son cycle de vie.
- L’écologie industrielle et territoriale: un nouveau mode d’organisation pensé pour faciliter les échanges de flux ou mutualiser des services.
- L’économie de la fonctionnalité: propose de vendre des services liés à l’usage d’un produit plutôt que de vendre le produit lui-même.
L’évolution de la demande et des comportements :
- L’allongement de la durée d’usage: la capacité du consommateur à bénéficier de services tels que : la réparation, la vente/achat d’occasion dans le cadre du réemploi.
- La consommation responsable: l’évolution du comportement des consommateurs qui vise à consommer de manière collaborative (ex : échanger des produits entre particuliers…), privilégier des produits locaux, éco-conçus, éthiques…
La gestion des déchets :
- Le recyclage : toute opération de valorisation par laquelle les déchets (y compris organiques) sont retraités en substances, matières ou produits aux fins de leur fonction initiale ou à d’autres fins (définition INSEE).
Notons qu’à l’heure actuelle, l’approvisionnement en matières premières recyclées est clé pour certaines activités. Autrement dit, le recyclage de déchets devient une ressource et approvisionne déjà 67% de l’industrie papetière, 49% de la sidérurgie, 58% de l’industrie du verre. (Source étude OPCO2I). Selon les secteurs, les filières de recyclage ont des niveaux de maturité et des taux de recyclages très aléatoires : il reste encore un long chemin à parcourir.
De nouvelles filières vont devoir se créer, s’organiser et innover poussées par l’évolution de la règlementation (loi AGEC, REP etc.), les nouveaux modes de consommation et le développement de nouvelle technologie de recyclage.
3) Evoluer vers des gestes métiers plus vertueux. Naturellement, l’évolution de la règlementation et des modes de consommation impactent les métiers et les compétences. Il s’agit d’intégrer des pratiques connectées à l’évolution des modèles économiques : éco-conception, analyse du cycle de vie (ACV), réaliser un bilan carbone, intégration de nouveaux matériaux, électrifier des procédés, achats responsables, valoriser les déchets en ressource, prendre en compte la biodiversité, réaliser des aménagements durables du territoire etc.
Par ailleurs, le numérique apparait comme un outil clé pour piloter la transition écologique. Le numérique permet de mesurer, analyser, simuler et optimiser les performances environnementales de manière fine (ex : IoT, Data Science, jumeaux numériques etc.). Utilisé au juste besoin, le numérique est un allié puissant pour une transition efficace et mesurable. Néanmoins, l’empreinte écologique du numériques est bien réelle : data centers, intelligence artificielle, objets connectés consomment des ressources. Intégrer le numérique dans une logique de sobriété est donc indispensable pour qu’il reste un vecteur de progrès et non un facteur aggravant de la situation actuelle.